Macron décortiqué : sémiotique du portrait officiel

Voici donc le portrait d’Emmanuel Macron.

Soucieux de son image, confiée de manière quasi exclusive à sa photographe officielle Soazig de la Moissonnière, l’image est savamment composée pour résumer une posture, un état d’esprit de la présidence.

C’est le huitième portrait de la cinquième République. Chacun d’eux raconte une personnalité.

De Gaulle et Pompidou ont conservé la pose et les attributs du Président tel qu’on le portraitisait lors de la IVème république.

Giscard d’Estaing brise tous les codes : habit neutre, rejets des attributs de grand commandeur, réduit à la rosette, et un décor presque virtuel.

Mitterrand conserve la modernité de Giscard d’Estaing, mais revient dans la bibliothèque présidentielle. La main n’est plus posée autoritairement sur le livre, mais elle tient ouvert.

Chirac sort dehors, comme un châtelain.

Sarkozy retourne à la bibliothèque, comme pour effacer les années Chirac, et introduit le drapeau européen.

Hollande, en bon corrézien imite Chirac. Il conserve les drapeaux européen et français, mais au loin, et dans un sens inhabituel.

Macron renoue avec l’intérieur mais laisse apparaître aussi l’extérieur, en homme de synthèse. Il innove aussi en ajoutant des objets signifiants, à la manière des portraits en peinture, où la sémiotique joue un rôle important. Comme ce portrait de Napoléon Ier.

Une composition en dix plans

On compte pas moins de 10 plans délibérés. La photo a été prise avec une profondeur de champ presque totale, en focale 10.

  1. Le président
  2. Les iPhone
  3. Les livres
  4. L’encrier
  5. L’horloge
  6. La chaise
  7. Les drapeaux
  8. La fenêtre ouverte
  9. Les arbres
  10. Le ciel

L’ordre d’apparition des objets correspond à un ordre intellectuel de l’action :

·       Les iPhones, symbole de la communication ultra connectés d’aujourd’hui sont les éléments les plus proches du président. C’est, comme pour chaque français, l’objet symbole de ce siècle, à qui l’on confie sa communication, son image et ses secrets. D’ailleurs, la photo présidentielle a été communiquée via Internet sur Twitter.

·       Les livres constituent l’élément culturel, une référence à laquelle Emmanuel Macron tient. Marié à une professeure de lettres, se déclarant lui-même lecteur, voire philosophe, le livre tient une place ostensible dans sa vie.

·       L’encrier a un double sens : c’est l’un des objets qui a toujours été posée sur la table de tous les présidents de la République. Cet encrier en particulier est visible dès l’ère Mitterrand. Surmonté d’un coq doré, il exprime la fierté. C’est aussi un objet d’écriture. Ecrivain contrarié, Macron lecteur s’affiche aussi dans la tradition de l’écrivain.

·       L’horloge est le symbole du temps qui passe et qu’il faut savoir maîtriser. Si l’on examine la vidéo de la prise de vue, l’horloge marque 8 heures. Celle de la photo est figée 20 minutes plus tard.

·       La chaise est dos à la fenêtre. C’est une recomposition de l’espace nouvelle, car tous les présidents antérieurs sont photographiés avec le bureau installé près de la cheminée. La chaise rappelle aussi que, malgré le fait que le président soit ici debout, le bureau n’est pas un décorum et aura une utilité. L’organisation spatiale n’est pas sans rappeler l’organisation du bureau ovale américain, qui place aussi le président dos à la fenêtre.

·       Les drapeaux de la France et de l’Europe encadrent l’image. Introduit pour la première fois pas Nicolas Sarkozy. Ils sont placés face à face, en parfaite égalité. Un message pour signaler que la France et l’Europe ont d’égale importance pour notre pays. C’est aussi un clin d’œil à l’image américaine du président Obama, et de quelques autres, où le drapeau de l’Union et le drapeau présidentiel se partagent chaque côté du bureau. La pose décontractée est évidement inspirée de cette photo.

·       La fenêtre ouverte est le symbole de l’ouverture au monde. (D’autres l’ont utilisé, comme Microsoft Windows).

·       Les arbres expriment l’ancrage dans la réalité et les valeurs. L’arbre est un symbole de vie. On pensera à l’arbre de vie en Orient, mais aussi à l’arbre généalogique. C’est aussi un élément fort de l’écologie.

·       Le ciel bleu est parfaitement visible. Ouvert, avec nuages d’altitude peu menaçants, le ciel est clément, comme l’avenir.

Le jeu de la symétrie

La photo est bâtie sur une somme de symétries, qui développent le thème du « ni-ni » ou de la réunion des oppositions.

Le visage est placé exactement au centre de l’image, qui est ainsi coupée en deux parties se faisant face.

Le corps lui-même prend une pose symétrique. Il est à la fois décontracté, car assis sur le rebord du bureau et en même temps tendu par la crispation des mains : on ne sait pas s’il tient le bureau (comme s’il ne voulait pas le lâcher) ou s’il va se lever.

Chaque main est pourvue d’une bague.

Les livres sont répartis de part et d’autre, ainsi que les drapeaux, les battants de la fenêtre et les arbres.

Cette symétrie est un jeu narratif. Il y a au centre le président, et sa droite, et sa gauche.

Sa droite contient évidemment les références aux valeurs de droite, telles qu’il les comprend.

Le livre du général de Gaulle, Mémoire de Guerre, est l’un des ouvrages autobiographiques où le Général de Gaulle raconte par le détail la Résistance et la France Libre. C’est le président rassembleur qui est invoqué. Celui qui a su raccommoder la France vichyste et la France de la Résistance. Celui qui a aussi fondé la Vème République. Cette référence pourrait annoncer une posture future d’Emmanuel Macron : le rassemblement passe-t-il par une VIème république ?

Les autres valeurs de droite sont l’encrier, qui marque une sorte de tradition en pied de nez à l’iPhone, symbole à la fois du capitalisme high-tech et d’un nouvel outil d’écriture. Cet encrier est visible sur nombre de photos depuis l’ère Mitterrand. C’est devenu l’un des objets décoratifs symbole du président français. L’encrier est aussi celui d’un Président, qui passe les ordres. On retrouve d’ailleurs le même symbole sur la photo d’Obama, au travers du stylo à sa gauche.

Enfin, à droite, se situe aussi le drapeau français. Le nationalisme est une valeur de droite.

A gauche, on trouve l’horloge, symbole du temps qui passe mais qui permet aussi de prévoir. L’horloge est ainsi l’expression du progrès, de la modernité.

Les deux livres sont les œuvres de Stendhal et de Gide.

La presse a évoqué notamment Le rouge et le noir. Pour rappel, Stendhal est un admirateur de Napoléon Bonaparte, alors qu’il écrit sous la Restauration. Il est en ce sens aimé de la gauche car il est vu comme un opposant à la réaction. Quant à Le rouge et le noir, œuvre majeure de Stendhal, l’histoire est ici intéressante : Julien Sorel est issu d’une famille de scieur, pauvre, faisant peu de cas de la chose intellectuelle. Julien n’est pas aimé de sa famille car c’est un esprit brillant. Il est protégé par l’abbé Chélan qui souhaite le faire entrer au séminaire. Julien Sorel, lui, admire Napoléon et rêve de s’engager à ses côtés. Jeune homme ambitieux, hypocrite et manipulateur, il hésite donc entre le noir de l’église avec son séminaire, et le rouge de l’armée. Il tombe amoureux de Louise de Rênal, une femme mariée, mère de trois enfants. Puis il s’entiche de Mathilde de la Mole, qu’il veut épouser. Par dépit, Louise de Rênal fait rater son union. En réaction, Julien tente d’assassiner Louise alors qu’elle est à l’église. Il sera arrêté et guillotiné.

Toute ressemblance avec un personnage existant est évidemment pure coïncidence.

Les œuvres complètes de Gide sont aussi présentées en Pléiades. La presse parle des Nourritures terrestres, ce qui convient bien à la personnalité compliquée d’Emmanuel Macron. Le texte de Gide est un mélange des genres littéraires : ballades, rondes, fragments de journal intime, notes. C’est l’association étonnante de styles d’écriture habituellement opposés.

Le ton du livre est biblico-religioso-extatique.

Au-delà du côté extatique, voire mystique de cette œuvre, mysticisme reproché à ce nouveau président jupitérien, il y a aussi une référence à Mitterrand qui ne peut pas avoir été ignorée.

En effet, à l’Elysée, le dernier livre de chevet de François était consacré à Madeleine, la femme de Gide. Et la photo du gisant de Mitterrand, comportait aussi un livre d’André Gide. Mitterrand disait de Gide : « C’est ma jeunesse. C’est des souvenirs. Gide a tout compris. Le grand secret, il savait… »

Enfin, le drapeau européen est à gauche, comme on a pu le voir, l’Europe reste un idéal pour la gauche, même si elle critique le système actuel. Alors que la droite s’est repliée sur des références souverainiste et nationaliste.

Les fenêtres sont ouvertes de manière égale à droite et à gauche, sans préférence. Et les deux arbres sont de taille et de distance égale : arbre de droite et arbre de gauche nourrissent le jardin de Macron.

La pyramide

Elle n’est sans doute pas franc-maçonnique. Mais Emmanuel Macron privilégie les compositions pyramidales. Dès son élection, avec le plan vidéo fourni à tous les chaines de Télévision. Ou encore la photo de son premier gouvernement. Et cette photo est construite avec le même principe.

C’est un procédé de composition photographique très classique. D’ailleurs, la photo respecte la règle des tiers, à laquelle s’ajoute la composition en triangle.

L’effet pyramide a l’avantage de poser la personne au centre, tout en proposant une base solide, une forme harmonieuse et un jeu de symétrie. Comme l’a dit Mélenchon, attention à l’effet pharaon, qui peut à la longue s’insinuer dans les esprits…

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