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YouTube: 4000 abonnés, 1er bilan d'une expérience

Pourquoi lancer une chaine YouTube personnelle ?

Ça y est : ma chaine YouTube PasBêteLeNet a passé les 4000 abonnés.

C’était le chiffre magique que je m’étais fixé pour faire un bilan d’une chaine créée le 31 mars 2014, soit presque quatre ans d’existence. Sincèrement, je ne savais pas en combien de temps cette limite serait franchie.

Pourquoi avoir créé cette chaine ? Par curiosité, défi et volonté d’apprendre.

Par curiosité, parce que je voulais à la fois me placer dans la peau d’un créateur YouTube et mieux comprendre l’écosystème YouTube en en faisant partie.

Par défi, parce que je n’avais jamais « fait le show ». Comme beaucoup d’entre nous, je n’ai jamais aimé ni me voir ni m’entendre en vidéo. Saurais-je franchir cette barrière ?

Par volonté d’apprendre, à la fois la vie du YouTubeur, mais aussi la relation qu’il entretient avec YouTube et ses outils.

Créer sa chaine YouTube : sur quoi ?

Restait à trouver un thème pour ma chaine. Difficile, car je suis plutôt un généraliste passionné par tout ce qu’il découvre. Par ailleurs, mon premier objectif était surtout d’observer le YouTubing de l’intérieur… Je l’ai appelé PasBêteLeNet : je voulais publier des vidéos instructives et amusantes. J’ai observé un peu les autres YouTubeurs et puis j’ai installé ma caméra, mon micro, quelques lampes et même un écran vert.

J’ai tourné autour de différents sujets : techno, artistique, politique, marketing, l’éventail était aussi large que mes centres d’intérêt. Je savais qu’un mix de tout ne pouvait fonctionner. Le B.A BA de toute stratégie éditoriale a toujours été de se positionner sur un créneau, choisir un angle, un ton, et un style. Mais il se trouve que j’étais plutôt impatient de tester les choses…

Une chaine sur la cradologie ?

J’ai choisi de parler des crottes de nez. Pourquoi ? Parce que je me suis dit qu’il devait exister une audience jeune, un peu « pipi caca ». Cette profonde analyse s’appuyait sur ce que je voyais moi-même circuler sur YouTube. Par ailleurs, j’avais envie de créer un peu de buzz, avec zéro budget. « Manger ses crottes de nez, c’est bon » est donc né. Je sais que le titre peut prêter à confusion : allait-on me voir manger mes propres crottes de nez ? Non, j’ai plutôt fait le tour de la question en m’attachant à l’aspect « scientifique » de la question.

Une épreuve et une déconvenue pour moi : peu habitué à me poser devant une caméra, le choc fut rude. Aucun talent de comédien, aucune pose de la voix, j’ai enregistré trois fois la vidéo avant de monter et publier la « moins pire ». J’ai liké la vidéo au travers d’un autre compte, je l’ai transférée à toutes les personnes qui ne m’en tiendraient pas rigueur, et j’ai passé des heures à me connecter à l’interface de YouTube pour voir le nombre de vues évoluer en temps réel.

J’ai eu la chance qu’un autre YouTubeur accepte de la visionner : e-penser (qui dépasse le million d’abonnés actuellement). Il y a eu un avant et un après très clairement. La simple recommandation d’un YouTubeur populaire fait largement augmenter la fréquentation. Le pic est très net sur l’historique de fréquentation.

Le même effet a eu lieu en 2017 lorsque la vidéo a été insérée dans un article suisse.

Changement de sujet…

Las, je n’en ai pas profité : au lieu de me lancer dans la publication à un rythme hebdomadaire, ma vie professionnelle ne me permettait pas de faire une nouvelle vidéo avant un mois. J’ai choisi un autre thème, « Lire dans les pensées, c’est possible ? » Et j’ai ajouté dix jours plus tard « Conchita Wurst, travesti ou provocateur ? ».

Quinze jours plus tard, j’ai eu l’occasion de filmer une table ronde sur Heidegger et le nazisme. J’ai proposé de la placer au sein de ma chaine, plutôt que d’en créer une autre avec un positionnement « philosophie ». Mon idée était que cela pouvait ouvrir la curiosité d’un nouveau public, sans nuire à sa fréquentation par un public déjà acquis. Difficile à dire en fait. 8000 vues représentent un très bon score pour une vidéo de 2 heures 30 minutes consacrée à un thème que beaucoup jugeront ennuyeux. Ma joie est de constater que la chaine a gagné une vingtaine d’abonnés au travers de cette conférence et n’en a perdu qu’un seul : les amateurs de crotte de nez ne se sont pas sauvés…

Le trou noir pendant cinq mois

Ensuite, le grand trou noir jusqu’à la mi-octobre, soit cinq mois sans une publication (absorbé par mon activité professionnelle), autant dire un suicide relationnel sur les réseaux sociaux ! J’ai alors publié une série qui m’a passionné sur le traitement des déchets et leur recyclage. La réalisation a toutefois été fastidieuse. J’ai voulu changer de ton, être plus sérieux (encore plus). Grosse déception : la série n’a jamais trouvé son public. Je veux dire que le nombre de vues n’a jamais décollé, ce qui indique un désintérêt du public pour le sujet. Ma consolation : la fidélisation de l’audience sur chaque vidéo frôle les 80 %.

Plus d’un mois après, j’ai proposé une série sur les robots. Son succès a été réel auprès de passionnés. Mais le sujet n’a jamais drainé grand monde. Déçu par le résultat, alors que je reste convaincu de la qualité de la première vidéo « Robots, tout savoir ou presque », je me suis dit que YouTube ne valait pas plus que des vidéos buzzantes. Au lieu de passer plusieurs jours de documentation et d’écriture, j’ai décidé de m’imposer la réalisation d’une vidéo en moins d’une heure. Pari tenu : « Le monstre des abysses filmé pour la première fois » a eu l’effet escompté. L’audience est revenue, la vidéo compte 73 250 vues à ce jour.

Paradoxalement, la réussite de cette vidéo m’a totalement désillusionné sur ce qu’il était possible de faire sur YouTube, je veux dire en terme qualitatif. YouTube n’est bon que pour les vidéos à buzz… Je me suis réfugié dans ma double passion, la technologie et la littérature. J’ai créé une longue vidéo sur l’histoire du concept des robots…

…et j’ai créé « 15 Nobel de Littérature français ». J’y ai pris beaucoup de plaisir à la création : recherche d’information, d’iconographies, montage sous After-effects pour des trucages kitch, mais amusants… Sans illusion sur son score. Elle a pourtant creusé son chemin et passé les 10 000 vues.

La vidéo qui explose le compteur

Trois mois plus tard, je me suis redonné le challenge de la vidéo buzzante et j’avoue que le résultat a dépassé mes espérances : « 10 trucs contre ta mauvaise haleine » compte près de 265 000 vues ! Elle a drainé un nombre d’abonnés important. Visiblement, les problèmes de bouche concernent beaucoup de monde… 😉

Le cap des 100 000 vues a eu un effet décoiffant : YouTube s’est mis à pousser la vidéo dans les suggestions, sur sa colonne de gauche. Chaque jour, la vidéo collectait entre 1 500 et 3 000 vues ! À sa date anniversaire des deux ans, YouTube a décidé de court-circuiter la vidéo de ses suggestions, jugeant sans doute qu’elle était périmée. En tout cas, les algorithmes de YouTube font la pluie et le bon temps des YouTubeurs.

Je vous laisse constater cela sur le graphique.

Des vidéos pédagogiques

J’ai ensuite publié une série de très courtes vidéos sur la formation de la Terre. Les vidéos ont un réel succès auprès des écoles (je reçois des emails à ce propos). Certaines comptabilisent les 69 000 vues, 43 000 vues, 40 000 vues, 38 000 vues… Un vrai plaisir de se dire que des vidéos éducatives sont finalement dénichées parmi la masse de déchets vidéos de YouTube.

Un an de silence…

Plus d’un an s’est ensuite écoulé sans que je produise rien. J’ai ensuite réalisé une interview d’un chercheur en sémantique des textes sur la notion d’œuvre. Il était clair pour moi que le format proposé par YouTube, et relayé par la plupart des YouTubeurs, ne correspondait pas à mes besoins d’expression. Je me suis dit : « publie ce que tu veux, tu n’es pas un YouTubeur ». Il m’arrive donc de publier des entretiens de plus d’une heure, sans attente de succès particulier, mais avec la certitude que les spectateurs concernés finiront par être au rendez-vous.

Relance de la chaine par le buzz

Finalement, j’ai refait une vidéo buzzante facile sur Emmanuel Macron.

Je savais que le sujet drainerait un peu de monde, soit environ 17 000 vues en deux mois. À la différence de la vidéo sur la mauvaise haleine ou de celle sur le monstre des abysses, sa durée de vie a été par contre extrêmement faible comme on peut le voir sur le graphique.

Les chiffres clés

Des chiffres qui rendent compte de l’immensité du virtuel

J’avais bien sûr activé la rémunération sur les vidéos. Combien ai-je gagné ? 425 euros pour des revenus publicitaires bruts estimés à 770 euros, soit 8,85 euros nets par mois.

Les vidéos ont été partagées plus de 5 000 fois.

J’ai gagné 4500 abonnés, et j’en ai perdu 500.

J’ai obtenu 707 982 vues.

J’ai atteint 1 612 590 minutes de visionnage, ce qui représente 3 ans et 24 jours non-stop de diffusion ou 17 900 films de 90 mn…

Chaque fois que je me connecte, il y a 30 personnes en moyenne qui sont en train de regarder les vidéos de ma chaine.

C’est peu et c’est beaucoup à la fois !

Tous ces chiffres, pour un YouTubeur professionnel, paraîtront bien minces. Pour un expérimentateur de mon espèce, je reste incrédule et je me dis que j’ai obtenu l’équivalent de 252 séances au Grand Rex à Paris (2800 places)… YouTube est bien la plateforme mondialisée que l’on décrit où le gigantisme est tel que même une petite chaine YouTube produit une audience déjà impressionnante.

Je me dis à présent que 4 000 abonnés, et même 7 000 vues sur un entretien de philosophie, constitue quelque chose d’unique en son genre que seule une plateforme digitale peut offrir : matériellement, il serait très compliqué de faire venir autant de personnes assister à une conférence (on compte plutôt entre 20 et 60 personnes dans ce type de réunion).

La possibilité de diffuser des idées est donc bel et bien présente et assurée. Il est inutile de penser concurrencer les nouveaux comiques troupiers du Net, parce que les sujets ne sont pas les mêmes et l’expression choisie est fondamentalement différente.

Quelques clés sur logique de production

Du low-budget : vu les retours sur investissements, il n’est pas intéressant d’un point de vue pécuniaire d’investir prématurément dans la production vidéo complexe. Inutile donc d’acquérir des caméras sophistiquées, trop d’éclairage, des fonds verts qui vont nécessiter un travail de postproduction inutile. Mieux vaut rester dans le dérushage, montage simple en cut, sans chercher l’effet (à moins que cela soit la marque de fabrique de la chaine ou que cela soit l’occasion de démontrer un savoir-faire pour vous).

De l’hyperfréquence : ma façon de publier sans régularité pénalise profondément ma chaine. La logique d’un abonnement, le terme même d’abonné, implique une fréquence régulière de publication. Plus encore, l’hyperfréquence est sans doute de mise : il faut planifier une présence virtuelle quasi permanente, sur des rythmes hebdomadaires, ou bimensuels. Au-delà, la prise avec la communauté d’abonnés ne peut pas se réaliser, car le flots de la concurrence est tel que votre dernière production ne remontera pas forcément vers vos abonnés.

De l’actualité : je peux constater que surfer sur l’actualité joue en faveur de la chaine. Les tests effectués avec Macron, Conchita Wurst ou encore le poisson des abymes (vu à la TV la même semaine) entrainent des recherches sur YouTube, et donc des vues potentielles : YouTube va en effet collecter les vidéos dont le thème colle à l’actualité.

Du buzz, de la provoc ? Inévitablement ! C’est l’art de la titraille chez les journalistes : une vidéo doit avoir un titre attractif, ambivalent pour provoquer le clic et les vues. Pour autant, le champ des descriptions, et le sous-titrage sont d’excellentes façons de faciliter le référencement des vidéos. En facilitant l’analyse du moteur de YouTube, donc en produisant du texte référençable, les vidéos sont plus facilement positionnées dans les résultats de recherche. Il en va de même des vignettes, qui doivent « faire envie ». Elles jouent le rôle de l’affiche de cinéma en résumant le contenu, sans le trahir.

Brièveté ou longueur ? YouTube recommande des vidéos brèves et il a en gros raison : la plupart des spectateurs ne passent pas plus de 3 minutes sur un sujet (autant dire que cet article ne sera jamais lu en entier ?).

Se soumettre aux règles et aux normes

  • Et c’est là où le bât blesse : les recommandations éditoriales de YouTube sont terribles :
  • brièveté
  • hyperfréquence
  • écrire ce que veulent les abonnés
  • se soumettre à l’actualité mondiale
  • normaliser la fonction du décor
  • travailler les vidéos dans des logiques de montage à base de cuts et de changements de plans rapides
  • être enjoué, faire rire ou du moins être super cool
  • non dit mais fortement suggéré : [avoir l’air bien portant et jeune]

L’académie YouTube regorge de recommandations. Elles se basent sur l’analyse des vidéos les plus populaires. Personnellement, c’est l’un des points qui me gène le plus et que je ne veux pas suivre. La normalisation entraine un traitement identique des contenus, une standardisation des présentations, une idéologie joyeuse commune. Elle gomme les personnalités, et limite la créativité, définie comme des tentatives de renouvellement et non comme une recherche de la déclinaison d’un genre.

Fin de l’expérience ?

C’est un sentiment très paradoxal que j’entretiens avec la chaine YouTube PasBetêLeNet.

Elle ne rapporte rien financièrement. Je manque d’égo pour vibrer chaque fois qu’on like ou critique ma vidéo. Cela prend du temps et finalement la communauté des abonnés est peu active. À quoi bon continuer la chaine ? Ma motivation est de poursuivre l’expérience en faisant ce que je veux, et non ce que je dois, ou devrais. Car en réalisant ce projet, même à temps perdu, j’apprends beaucoup sur YouTube, ses outils, le comportement des spectateurs de manière extrêmement concrète : je sais ce que YouTuber veut dire, même si je le fais en dilettante.

J’entretiens aussi un credo : en mêlant des vidéos buzzantes, à contenu plus faible et plus ludique, j’attire un public qui ne serait pas venu naturellement voir les autres vidéos de la chaine. Les statistiques me montrent qu’un faible nombre de visiteurs transitent de ces vidéos buzzantes vers les vidéos plus sérieuses. Mon pot de miel semble fonctionner, même modestement.

L’idée du partage de la connaissance est par ailleurs une motivation et un plaisir sans fin. J’ai même créé deux autres chaines (CodeCheeta sur Scratch2 et Verbomatic sur le langage Processing) où il s’agit plus de tutoriels. Il y a beaucoup moins d’abonnés mais la relation est presque communautaire : je reçois souvent des emails de suggestions de vidéos et de remerciements, ce qui est très touchant.

Je voudrais tirer PasBêteLeNet vers des contenus de vulgarisation culturelle, technologique et scientifique à base de reportages et d’interviews de personnes. Je n’aime pas l’idée du YouTubeur enfermé dans son écran, comme dans un aquarium, à soliloquer pour une personne elle-même seule affalée sur son lit, ou dans son fauteuil. Exigeant, n’est-ce pas ? D’autant plus que cela implique d’y passer du temps.

Alors avant de publier d’autres vidéos, je vais expérimenter deux axes. D’abord, la réalisation de vidéos en « very low budget » basées sur des coûts de production ultraminimalistes. Ensuite, la recherche d’investisseurs privés ou publics. Il me semble que c’est la seule solution pour faire évoluer cette chaine vers quelque chose de différent et de novateur.

On en reparle aux 10 000 abonnés ?