J’ai découvert le moyen format il y a peu. J’en connaissais l’existence, j’en avais eu des preuves manifestes de son excellence mais je n’avais franchi le pas, happé par le numérique.

Il y a peu, allez savoir pourquoi, après une douzaine d’années de photos numériques, vers un toy camera, un Diana +, acheté à (trop) grands frais sur Lomography. Presque cent euros en tout, quelques jours d’attente, et me voici face à l’objet. Journaliste photographe à mes débuts, j’avais mis en veilleuse quelque chose qui s’est brutalement réactivé à la vue des films, du boitier, du flash, une envie, un plaisir de toucher … du film, de la pelloche, des « munitions », de l’émulsion, du rouleau, de l’iso, de l’asa, de la bobine ! Puis cette sensation étrange de devoir faire un choix à chaque étape : quel appareil ? Quelle pellicule ? Quel diaphragme, quelle vitesse, quelle distance ? Bref, la conscience trouble de redevenir responsable de toute la construction de l’image.

Pure sensation, diront les photographes car quel que soit l’appareil, numérique ou argentique, c’est seulement une question de confier ou non les réglages à l’appareil, de débrayer en manuel… Certes. Mais la sensation demeure. Et puis, quel développement ? quel tirage ? quel cadrage ? Des centaines de questions qui portent en argentique une réalité matérielle, à des temps et en des espaces nécessairement différents, face au numérique où tout se passe au même niveau, sur l’écran plat de l’ordinateur, à coup de boutons, tirettes et champs à remplir ou cliquer, sans contraste finalement sur chaque opération, à posture identique, le dos courbé, les fesses talées, les yeux qui piquent, et pour seul lien avec une image virtuelle l’index figé sur la souris.

J’ai expérimenté avec le Diana+. Avec beaucoup de désillusion car je ne peux me convaincre que les imperfections du boitier plastique (fuite de lumière, lentille en plastique, …) soient des conditions suffisantes pour que des photos dégueulasses passent pour de l’art. Certains photographes y parviennent et leur style surpasse, domine largement les insuffisances du boitier. Piètre artiste sans doute, trop de mètres de pellicule ratée m’ont fait douter de moi. Une chose positive m’est toutefois apparue : la magie du moyen format ! Comme c’est beau un négatif moyen format ! Il se suffit presque à lui-même.

Alors, j’ai tenté d’identifier sur le marché un appareil qui me livrerait le meilleur du moyen format et j’ai trouvé le Mamiya 7ii. J’ai cassé ma tirelire et me voilà depuis quelques jours responsable d’un boitier d’apparence simple mais plus rétif que n’importe quel numérique : le déclencheur appuyé, la photo est dans la boite et en cas d’erreur, nombre d’obstacles se dressent sur votre chemin pour vous empêcher de vous reprendre rapidement. Il faut manuellement tourner l’entraîneur du film pour préparer la vue suivante, refaire la mise au point, régler la focale, penser à retirer le couvercle protecteur de l’objectif, … fini l’assistant numérique qui compose votre image à partir de votre impulsion digitale. On dirait un étalon sauvage. Et ensuite ? comme le disent mes amis déçus : « ha, on ne peut pas voir tout de suite la photo ? » Non, il faut attendre que toutes les vues du film soient utilisées, rembobiner à la main, sortir la pelloche, coller un ruban de papier pour qu’elle ne se déroule pas et meurt, stocker le rouleau, revenir à la maison, doser des produits chimiques, utiliser une eau à 20°C, trouver un endroit totalement sombre, rembobiner le film sur un enrouleur en plastique à taton, fermer la cuve, faire circuler les produits chimiques un à un, en minutant précisément les temps de macération, rincer et puis, étendre le film, le laisser le sécher pour enfin constater la qualité médiocre ou séduisante du cliché.

Rien d’immédiat, rien dans le temps présent. La photo argentique permet de vivre à nouveau avec un passé —le temps du cliché—, un présent —le temps du développement et du tirage— et un futur —le temps du partage de l’image avec d’autres. Que l’aventure commence !

PS : Un signe terrible à méditer : le dictionnaire de mon Mac ne connaît pas le mot argentique. Il me propose en remplacement « argotique » ou « argentine », le choix entre le mépris et l’éloignement…