/ fiction

Juste un peu de collyre - (nouvelle à lire pour le week-end)

Elle travaillait depuis quinze ans déjà. Oui, quinze ans. Elle en avait vu des yeux. Des louches, des myopes, des hypermétropes, des astigmates, des malvoyants, des aveugles et des glaucomes. Elle se demandait toujours, dans ces moments là, s’il fallait compter chaque œil vu ou tout diviser par deux. Et il en fallait du courage pour allumer, chaque matin, la salle à manger, convertie en bureau, du docteur ophtalmologiste Gilberte Occhio !

Elle avait renoncé rapidement à sa chambre de bonne, louée une fortune dans un quartier chic pour clientèle argentée. Elle en avait eu assez de vivre seule sa vie professionnelle. Même si, à l’époque, elle engrangeait deux fois plus d’argent qu’aujourd’hui. Elle avait acheté ce cinq pièces en banlieue de troisième zone. Une sorte de coup de cœur. Son mari l’avait poussée. Elle s’en souvenait bien. « Nous serions ensemble », disait-il. Lui à la cuisine, en train de lui mitonner de bons petits plats, et, elle, en train d’ausculter les yeux de sa nouvelle clientèle.

Cela n’avait finalement rien changé pour elle. Il avait bien, la première semaine, élaboré un bœuf carottes à partir de ses souvenirs d’enfance, une tarte lue dans Elle, un flan puis un œuf au plat. Et plus rien. Il ne mangeait plus le midi à la maison-bureau. Il partait prendre l’air, pour ne pas la déranger, prétendait-il. Elle l’avait cru. Elle dépassait souvent les horaires précis qu’elle avait fait graver sur la plaque de marbre qui ornait le hall d’entrée de son immeuble. Que pouvait-elle y faire ? Les cas médicaux n’étaient pas prévisibles. Si elle avait pu organiser son agenda en fonction des demandes de sa clientèle, elle l’aurait peut-être gardé à la maison.

Et puis, quand elle avait suggéré… qu’elle et lui… pourraient… éventuellement envisager, du moins prendre le temps d’y penser… de savoir si… il et elle pourraient avoir un enfant… sa réponse fut claire et nette. Il avait disparu. Perdu dans l’immensité grouillante de la mégapole parisienne.

Elle s’était donc retrouvée seule, dans ce grand appartement aux pièces multiples, conçu, acheté pour une famille virtuelle.

Après une sorte de période de deuil, elle avait décidé de consacrer son espace intérieur à sa vie professionnelle. Elle avait fait une salle d’attente dans le salon, une salle de secrétariat à la place de la chambre des enfants, un bureau doctoral dans la chambre d’amis et une salle d’opérations légères dans la chambre nuptiale. Elle s’était gardé une minuscule pièce, sorte de grand placard à linge vendu pour une pièce, et la cuisine, qu’elle fréquentait rarement, et que la secrétaire médicale avait fini par investir, pour y faire ses thés et son plateau repas du midi. La salle de bain, fermée à double tour dans la journée, séparait le bureau de la salle d’attente.

Elle avait bonne réputation. On ne venait pas la voir de très loin mais le carnet de rendez-vous était au moins rempli deux semaines à l’avance.

Elle traitait peu de cas originaux. Les hôpitaux de Paris et les cliniques privées récupéraient directement les bons clients. Elle faisait surtout dans le réglage de la vue, en cette époque dédiée à l’image, tout le monde cherchant à voir le plus net possible la télévision du salon.

Elle ne s’aérait que rarement, ne s’arrêtait, pour un peu de vacances, qu’une semaine par an. Encore profitait-elle souvent de cette semaine sabbatique pour faire le ménage de printemps de l’appartement et compulser toutes les revues professionnelles qu’elle avait entassées durant l’année. Une fois, elle était partie en Tunisie. Dans un club. Pour 300 euros la semaine, vol compris, elle avait vécu un calvaire, mangé une viande de porc insipide, découvert quelques ruines mal entretenues, négocié un plateau à thé fabriqué à Taïwan et s’était calfeutrée deux jours dans sa chambre d’hôtel, suite à un anticyclone peu coopératif.

Elle aurait pu voyager loin, longtemps. Elle en avait les moyens et la forme physique. Mais elle répugnait toujours à utiliser pleinement son regard, elle qui plongeait chaque jour à coup de binoculaire dans celui des autres. Son seul paysage naturel était une petite reproduction marine — un bateau sur une mer d’huile — coincée dans un appareil électronique capable de mesurer la qualité de la vue automatiquement. En regardant la Tunisie, elle avait eu soudain l’impression de s’être laissée prendre à un piège bizarre, improbable, où, réduite à l’échelle d’un iris, elle avait été aspirée dans cet appareil : le même bateau, sorte de felouque, et cette mare plate et bleue tendre qu’on appelle Méditerranée.

Revenue au giron de sa banlieue grise, elle avait vite repris ses consultations. Elle faisait un chiffre d’affaires de deux cent mille francs par mois. Elle n’en avait cure. D’ailleurs, depuis quelques années, elle laissait le fisc régler ses comptes à coups de redressements et d’amendes. Elle gérait mal, de plus en plus mal, son affaire.

Le long fleuve tranquille de sa clientèle l’assommait littéralement. Elle se levait le matin, quelques minutes avant l’arrivée de sa secrétaire qui sonnait le gong. Elle passait de son lit à son bureau, la bouche pleine d’une haleine endormie, l’œil à peine libéré de sa paupière nocturne, elle recevait ses premiers clients.

Des yeux, encore des yeux. Des yeux grossis, rougis, blancs gorgés de sang, iris imparfaits, teintés de nuances passe-partout, crottes à l’œil oubliées, regards révulsés, souffrants des quelques liquides qu’elle utilisait pour grossir l’iris, saisir et retourner la paupière, cils détachés, collés non loin du nez piquetés de points noirs.

Elle n’attendait pas avec impatience la fin de sa journée. Elle perdait la notion du temps. Elle ressentait juste une sorte de souffrance, d’ennui douloureux à devoir se pencher sur la face binoculaire de ses patients, qui se croyaient tous atteints d’une myopie unique, originale, génétique ou le plus souvent spéciale. Elle devait donner son avis sur la forme des futures lunettes, elle qui n’en portait pas, par coquetterie à ses vingt ans, par indifférence aujourd’hui. Elle devait leur prédire une évolution, une guérison ? elle qui ne voyait plus son propre avenir.

Elle se trouvait, en ce samedi matin, jour d’affluence, de salle bondée, suintant la fatigue, l’embourbement dominical, face un homme d’une quarantaine d’années, qui la consultait pour la deuxième fois. Il avait été content de ses lunettes, il y a six ans, disait-il, et venait la revoir à cause de cela. Il voulait savoir s’il n’avait pas perdu un peu de vue. Il parlait dioptrie, astigmatisme, comme pour maîtriser son problème de vue, son incapacité à comprendre ce qui lui était arrivé le jour où on lui avait recommandé de porter des lunettes. Elle savait tout de lui. Lui ne parlait que de lui. Elle aurait aimé qu’il lui pose des questions, lui demande des choses, ces choses bêtes qu’on aimerait parfois dire, pour se soulager au travers de propos banaux, juste bons à occuper l’espace sonore, le temps de leur diction. Mais il ne parlait que de lui, racontait tout dans le menu détail. Dans ces moments-là, elle regrettait de ne pas avoir choisi d’être dentiste. Au moins, ils avaient la paix. Le patient prononçait à peine quelques paroles qu’on pouvait lui enfourner une fraise, une meule, un bloc de plomb fondant dans la bouche et le murer dans le silence, l’enfoncer dans une geignardise puérile et sans effet.

Que pouvait-elle faire, elle, l’ophtalmo ? Alors elle eut une idée. « Je vais vous faire un fond d’œil », lui dit-elle sur un ton nouveau. Cela coupa court au flot de paroles. Cela fonctionnait comme la promesse d’un dentiste qui aurait dit : « Je dois vous dévitaliser cette dent ». Cela avait quelque chose d’irréfutable. L’homme la regarda. Mais au lieu de lui parler d’elle, de lui demander ce qui traversait son esprit, ce qui grondait en elle, il dit simplement : « Qu’est-ce que j’ai ? » Un qu’est-ce que j’ai nombriliste, myope. Elle lui récita un paragraphe compliqué, qu’elle avait appris par cœur lors de sa spécialisation. Sur le glaucome, les risques de malvoyance. Il prit peur. Sa bouche se tordit un peu. Elle se dit que cela fonctionnait un peu comme la seringue du dentiste, lorsqu’elle s’approche de votre bouche. Elle cala son patient, bloqua son menton dans un appareil presque médiéval, qu’elle n’avait plus utilisé…. qu’elle n’avait jamais utilisé. En tout cas, pas comme ça.

Ensuite, elle l’entendit encore émettre ce qu’est-ce que j’ai égocentrique. Puis il se tut. Elle sortit de son tiroir un produit nouveau, analgésique, anesthésique à forte dose. Elle lui arrosa l’œil droit, qu’elle trouvait déplaisant, fouineur, dominateur. « Ça pique », lui dit-il. « Ne bougez pas ! », avait-elle presque hurlé, comme s’il s’agissait d’un instant grave, nouveau, unique. Elle attendit que le produit fasse effet, comme le chirurgien dentiste attend que sa seringue à piqûres multiples endolorisse la gencive, les nerfs, la mâchoire, la face blême de son patient. Elle testa ses réactions. Il était complètement à sa merci.

Alors, elle prit d’abord une petit pince pour lui retrousser la paupière du haut et la paupière du bas, qu’elle fit tenir à l’aide de petites pinces chromées, comme des épingles à linge. Elle regarda longuement cet œil, qui était l’archétype de tous les yeux qu’elle avait pu voir durant ses quinze années de pratique, cet œil sans vision, exposé à la science, soucieux de bien voir, de bien se faire voir. Et elle vit. Elle vit défiler le panorama statique de ses journées, enfermée dans son cabinet obscur, comme une chouette dans son trou. Elle vit cet œil battre, attendre muet, fixe, l’iris à peine dilaté que quelque chose se passe. « Qu’est-ce que j’ai », reprit l’homme. « Rien », lui répondit-elle.

Et elle prit machinalement un scalpel pour lui trancher l’œil.