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Le viol des femmes : une broutille pour Facebook

Le viol des femmes reste une broutille pour Facebook

(mise à jour le 5 mai 2014)

Création de contenus et censure vont de paire. La question nouvelle que pose l’univers numérique, c’est que le diffuseur maîtrise totalement la visibilité des contenus. Si bon lui semble, il peut retirer une œuvre de la vente, et bloquer définitivement une pensée. Ou au contraire, il peut laisser publié des contenus parfaitement contraire à la morale, et à la loi d’un Etat. Nous évoquons ici ce point, par des exemples. Caractéristique essentielle : si la nudité est ciblée en priorité, de facto, c’est aussi la liberté d’opinion qui est visée, et la liberté des femmes.

(Note : cet article débuté en 2012, est mis à jour régulièrement selon l’actualité du sujet. Il évolue peu au sens où les éditeurs américains Facebook, Google+ ou Twitter se réfugie toujours derrière leur appartenance aux USA dès lors que cette loi les dédouane de toute comportement ).

Les médias traditionnels ont relativement bien intégré la notion de droit d’expression. Qu’en sera-t-il des marques dominant l’espace numérique ? Un exemple particulièrement frappant est l’affaire du New Yorker, vénérable magazine intellectuel de la grosse pomme, face au géant Facebook. Ce réseau social s’est en effet fendu d’un acte de censure incroyable en septembre dernier. Pour illustrer un article, le New Yorker avait en effet commandé un dessin original à Mick Stevens. Celui-ci a représenté Adam et Eve au jardin d’Eden. Comme tout le monde le sait, Adam et Eve au jardin d’Eden égale nudité absolue puisque la dégustation de la pomme, qu’Eve mordit sous les hourras du serpent tentateur, provoque justement l’exclusion de notre couple du jardin. Dans l’histoire, Adam et Eve sont donc soit nus comme des vers, soit revêtus d’une belle feuille de vigne. Que voit-on sur cette image ? Je vous laisse scruter :

Oui, on y voit bien une belle paire de seins. Cela ne sied pas à Facebook qui a tout simplement censuré l’image. Selon les règles du site : pas de nudité, pas de fesses, pas de seins.

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Face à l’étonnement amusé du New Yorker et au bruit médiatique (le buzz pour les communiquant anglicisés) provoqué par l’acte de censure, Facebook a finalement fait marche arrière. Le New Yorker est un journal influent.

L’attitude des so-cool californian boys n’est pas nouvelle. Il y a un an, un amateur d’art, Frédéric Durand-Baïssas, portait plainte contre Facebook pour lui avoir censuré la photo de son profil. Il avait choisi l’origine du monde de Gustave Courbet :

![L'Origine du monde de Gustave Courbet](http://media.bestofmicro.com/origine-du-monde,C-R-312795-13.jpg "L'Origine du monde de Gustave Courbet")
Facebook en interdisant la vue de ce tableau écrase sous sa botte plus d’un siècle de l’histoire de l’art.
Rappelons que cette œuvre magistrale est en libre accès au [musée d’Orsay](http://www.musee-orsay.fr/fr/collections/oeuvres-commentees/recherche/commentaire/commentaire_id/the-origin-of-the-world-3122.html)… Laissons le censeur FesseBouc à ses actes contre-culturels et intéressons-nous quelques secondes à un autre fournisseur de contenus : Apple. Nicolas Guégan [rapporte](http://bibliobs.nouvelobs.com/web-side-stories/20121127.OBS0616/apple-censure-de-grosses-pommes-rouges.html) une histoire du même cru. Un photographe danois a voulu publier sur l’iBooks Store d’Apple deux livres photographiques sur le mouvement hippie. En couverture, une photo d’une belle dans son plus simple appareil étendue sur la plage. Résultat : censurée par Apple !

Le photographe ne manquant pas d’humour a donc soumis à nouveau son livre en modifiant la couverture :

![photo modifiée par l'éditeur avec les pommes rouges](http://www.enssib.fr/sites/www/files/breve_du_28_nov_2012.png)
Apple préfère voir diffuser cette image ridicule que l’original.
Verdict : accepté ! La bêtise de la censure est donc à son comble puisque le censeur accepte l’image censurée par des pommes rappelant explicitement son logo.

Apple n’en est pas à son coup d’essai : il y a quelques mois, l’Apple Store censurait le livre de Naomi Wolfe pour son titre : Vagina… Et plus récemment, le même store interdisait à la vente The Proof of the Honey de Salwa Al-Neimi, livre à fort succès, déjà traduit dans 19 langues, pour sa couverture jugée inappropriée :

Les femmes premières victimes

Le mois dernier, un mouvement féministe spontané « The Uprising of women in the Arab World (« le soulèvement des femmes dans le monde arabe ») s’est vu totalement censuré par Facebook. Le principe : des femmes se photographie sans voile pour exprimer leur désir de liberté. Pas de photos compromettantes en soi. Mais Facebook commence par s’attaquer à un profil en particulier, celui de Dana Bakdounis, syrienne contribuant au mouvement, en supprimant sa photo tête nue. Puis face au vent de protestation, il menace puis coupe les comptes administrateurs de la page, suspend les pages de certaines participantes. Facebook ne se justifie pas et persiste jusqu’à ce que son acte de censure soit dénoncé par les éditeurs de presse. Facebook jure qu’il s’agit d’une erreur… et promet de rétablir le tir.

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L’éditeur L’express a été également censuré par le même Facebook pour avoir publié une photo amusante de l’opposant chinois Ai Wei Wei posant nu avec quatre femmes :

1007797Ce qui est moins amusant, c’est que derrière cette censure, c’est l’appareil politique chinois en place qui gagne la partie. Chaque censure stupide pour un poil, un téton, une fesse, fait en général le bonheur des liberticides.

L’express avait aupravant été victime d’une même censure en mars 2012 :

921551_interior-ministry-officers-detain-activists-of-the-ukrainian-women-s-movement-femen-protesting-in-front-of-the-state-prosecutor-s-office-in-kievCette photo montre des militantes féministes du groupe Femen, qui manisfeste par principe torse nu. On remarquera d’ailleurs que ce sont avant tout les femmes qui sont ciblées. Comme l’explique les conditions d’utilisation de Facebook, les interdits visent les femmes : « toute activité sexuelle évidente, même dessinée ou sous forme d’art, même si la nudité est masquée par des mains, des habits, ou d’autres objets. Kes parties intimes nues, incluant les fesses ou les tétons féminins. Les tétons masculins sont autorisés ». Ainsi, montrer son torse nu relève d’une activité sexuelle, même si celui est masqué par un habit… Pourquoi les femmes fréquentent encore Facebook ?

Le Point, Charlie Hebdo, l’association de lutte contre le cancer du sein, la Tribune de Genève, la journaliste Caroline Fourest (page censurée suite à des photos de Femen), ont eux aussi connu la censure Facebook,

Visuel_campagne_2012_72DPI-243x300On pourrait multiplier les exemples à l’envie tant les actions de censure des géants du numérique Google, Facebook, Apple, Microsoft Bing et autres sont récurrentes. Leur capacité à faire disparaître une œuvre, une page est totale, presque sans limite. Ce qui est pour le moins paradoxal, c’est que ces marques ne sont ni les auteurs, ni les éditeurs de ces contenus. C’est d’ailleurs l’argument massue utilisé par elles pour expliquer la présence de contenus antisémites, racistes, nazis, antiféministes, qu’elles relaient aveuglément. Pour autant, elles se permettent toutes, via des équipes/robots de censeurs mal formés et visiblement peu cultivés, de censurer des contenus démocratiques, combattant pour la liberté, féministes, au seul titre de la présence d’un mamelon, sans s’appuyer sur aucun corpus juridique. Elles obéissent aux gouvernements les plus autoritaires pour interdire l’accès à des contenus, et rejettent d’elles-mêmes les expressions actives de la liberté et de l’égalité.

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Le seul moyen de leur faire réviser un acte de censure est de dénoncer publiquement leur action. Mais cela implique sur le long terme un sens de l’organisation. Au front, ce sont les éditeurs de contenus, pas seulement les particuliers et leurs initiatives spontanées. Parce qu’un éditeur construit un ensemble de contenus cohérents, sur une même ligne éditoriale et persiste dans sa voie, quoi qu’il arrive. Sa démarche n’est ni sporadique, ni ponctuelle, elle relève d’un combat idéologique. Etre éditeur est donc certainement la voie du futur pour le numérique. Un auteur seul en auto-édition n’aura jamais les moyens de se défendre face à la censure. Un auteur au sein d’une maison d’édition, qui sait activer son réseau, peser économiquement et publiquement sur ces nouveaux diffuseurs aura vraisemblablement gain de cause. Enfin, et surtout, la censure de la nudité féminine pose ouvertement la question de la liberté de tout individu : dès lors qu’une femme n’est plus libre de son corps, la société entière en est la victime. Les apprentis censeurs Apple et Facebook, en oblitérant sans discernement seins et fesses de femmes, contribuent à l’inégalité des sexes, donnent des ailes aux mouvements liberticides et jouent un rôle qu’ils ne devraient jamais jouer, les entreprises ne devant pas se substituer aux lois.

Dernier exemple en date, (ce qui explique la mise à jour de cet article), le refus de Facebook de retirer une page prônant la dépénalisation du viol des femmes.

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Identifié via Twitter par Charlotte Taccòn (@chamoi), le groupe, qui ne compte qu’une cinquantaine de membres à ce jour, considère par exemple que c’est faire une faveur à une femme que de la pénétrer, qu’elle le veuille ou non… La réponse de Facebook, parfaitement adaptée à l’article 1 de la Constitution américaine, ne cadre pas du tout avec la plupart des règles et des lois européennes. Encore une fois, c’est le point de vue et la culture de l’éditeur américain qui prime sur le droit européen et français.